matériels

Je vais pas refaire ça. Je crois que je peux pas le refaire, je veux pas en tous cas donc pas question de. Tout ce sac de mots, pensez tout ce matériel, toute cette mémoire.
Quand je lui dis elle se bloque, elle baisse les yeux, prend deux ris dans le regard. Elle est lasse je crois.
Au départ je croyais pas ça. Je partais pour une chose simple et rapide.

Dis, tu me raconteras pas d’histoire ? dis moi ?

C’est drôle comme on s’habitue vite aux changements du paysage, comme après des travaux dans l’appartement. Il faudrait voir des photos avant et après. A un moment la passerelle était là, et pourtant quelques mois avant il n’y avait rien, et depuis l’évidence. C’est ça que font les hommes, lancer des passerelles sur le vide. Exactement ça.

Qui suis-je ? Est ce qu’il reste un peu de réel qui a mal, où la frontière entre ce rêveur et son rêve, où sa vie ? Suis je seulement ces lambeaux d’homme ?

Se donner une contrainte de temps, de taille, mais ne rien limiter. Laisser ouvert. Accumuler puis trier, filtrer. Comme l’huître dans la mer. Laisser longtemps sécher l’encre, se durcir les mots, voir comment ils se présentent après des mois.

Je voudrais que ta bouche
Soie
Et que tes lèvres
Amadou

C’est un jour de froid, le patron du « restaurant familial » n’a pas allumé la TV ce Mercredi là. N’a sans doute pas envie de perturber les clients par les images de la guerre et des blessés à Gaza. Il fait froid, entre deux plats un peu de vapeur sort des bouches.

Ca a recommencé hier: la sonnerie du téléphone un regard au cadran où s’inscrit « appel masqué » et quand je décroche m’annonce, ma voix tombe dans le vide, dans un silence, une écoute muette, sans indices, sans souffle. Je sais qu’après une quinzaine de secondes on raccrochera. Je sais qui c’est, mais après tant de mois de silence, parler ce serait se contredire, t’offrir un nouvel hameçon de mots.

A certains endroits du parcours on est comme suspendu sur l’eau verte, à la limite du vertige. Etranger à la ville, posé entre le ciel et le fleuve.

 

je lis passagers des villes, pas habitants, perdus dans la simple existence des choses, comme ses signes laissés ici ou là au temps et à l’espace.

La nuit: où se creusait dans l’étincellement un tunnel souple des rêves qui nous guidait confiants en ces traces inconnues.

Mots je vous estompe vous dilue vous grave dans la poussière du temps : je vous offre la contrainte de la page, tombe ou berceau. Je pose sur vous un visage et vous rejoignez mon peu, mon silence.

Puis le vent s’inverse, les feuilles s’inclinent de nouveau s’offrant à la danse.

Je me souviens de ta bouche soyeuse sur moi. Impression jamais ressentie jusque là.

Et puis le visage de Sofia Korsakova, sa féminité, son sourire quand elle demande des titres de livres, ses sourcils, ses vingt-sept ans, ses langues multiples. Parfois Sonia, trouvant à tous ces prénoms en « a » plein de charme. Un jour me racontant cette histoire de deux allemands partis se marier en Afrique, fuyant chez eux, et retrouvés près de la gare, par leurs parents. Quel âge ? mais oui six et sept ans seulement. Ha Ha Ha !

Pas d’histoire d’accord, pas d’histoire, mais que j’efface la frontière entre le réel et le rêve, ça tu veux bien ?

Dans le texte lumière ambrée puis mèche acajou, mais est ce bien conforme à ce que tu veux dire: est ce que tu peux reprendre les choses depuis le début ?

 

Après elle me dit « où veux tu que je saigne … que je signe je veux dire « , puis plus tard une discussion de quelques minutes où il apparaît que son stylo à encre serait bouché, ah bon, panne sèche alors.
—-
J’aime les gens. C’est la moindre des choses dans ce métier. Souvent je m’assieds dans des endroits de passage pour regarder leurs visages: une gare, un quai de métro, une salle d’attente me conviennent très bien. J’aime voir ces traits pleins d’une grâce fatiguée et dont je ne suis pas (encore) las. L’essentiel se tient bien là entre le sourcil et la lèvre inférieure: l’oeil d’abord cette surprise de l’iris, ce petit bonbon acidulé, ce morceau de pierre colorée , ce morceau de regard. L’oeil dans le coquillage des paupières … Ah mais arrachez moi au lyrisme, car chez moi parler est une seconde nature dites vous, ,non vous faites erreur c’est notre nature même, il n’y a rien d’autre que ça: on parle pour conjurer, on écrit pour conjurer, on se souvient et on dessine pour conjurer la mort. Nous sommes tous condamnés mais comme dit Leeun qui finira par obtenir ce poste de bâtonnier ceux qui parlent bien tireront un peu de sursis. Je sais je prêche pour ma chapelle. Allez reconnaissez le: nous écrivons, nous regardons et rien d’autre n’existe, après c’est une question de mise en oeuvre: on rêve on écrit puis on passe à l’acte, les fantasmes sont bien les mobiles de notre existence. Donc j’aime les gens (non sans ambiguïté, quel est cet amour qui est peut être mon pouvoir sur eux que j’aime tant, leur confiance, mais passons). Disons que je m’intéresse à leurs affaires je les regarde, j’aime écouter ce qu’ils disent et très souvent je reprends les mots mêmes qu’ils emploient, notre discussion avance comme ceci par petits bonds: ils disent, puis se livrent un peu plus, puis encore un peu, et c’est ainsi que l’entretien avance, jusqu’à ce que quelques signes discrets disent qu’on s’approche de la fin, et c’est alors qu’il faut redoubler d’attention: des choses ne se disent que là dans la séparation qui s’annonce, Leeun dit que la nasse s’agite quand on commence à la relever, jeu de pattes, de mâchoires. Alors donner tout son prix à un mouvement du regard, à une discrète inclinaison de la tête, à un geste du poignet et parfois seulement à une hésitation de la paupière. Il y a eu beaucoup de ces choses difficiles à dire et qui passent cependant dans le dialogue, dans ce qui s’est passé avec Ana. Je disais pourtant ça sans arrêt aux jeunes dans le métier; le langage est plein de pièges, de trous de silence qui n’ont pas la place qu’ils devraient avoir: notre langue est un terrain vague, plein de secrets et de gouffres. On ne dira jamais tout, on préfère ne pas dire et s’en tenir au secret. Je ne vous dirai pas tout, je garderai le secret où il le faut, je vous laisserai libre de combler les silences. C’est une histoire qui tient en quelques mots: j’avais rendu service à une jeune femme de trente cinq ans, ce n’était pas une chose difficile pour moi, et nullement risquée certes priori. Son histoire précédente était un peu longue pleine d’échecs et de déceptions, de douleur si vous voulez. Ana était d’une famille bourgeoise de la rive droite, de ces vieilles familles patriciennes aux apparences d’honnêteté où une manière de tradition se devinait vite, se cachait à peine sous les boucles joyeuses et un peu folles de la jeunesse. Ana d’une taille moyenne portant ses longes cheveux brun sombre peut être huilés qu’elle laissait libres le plus souvent et savait relever en chignon ce qui donnait à sa nuque un flou délicieux. Vous voudriez peut être voir une photo ? mais je n’en possède aucune cher lecteur, vraiment aucune. Leeun dit aussi le passé il y a des dossiers pour ça. Et moi même ? oui bien sûr on doit aussi parler un peu de soi a trace de ma famille est une longue faille qui sillonne la rive droite de la Méditerranée depuis l’est: Erevan, Istanbul et enfin Marseille où le souvenir des miens est attaché à l’église arménienne. D’où voulez vous que le prénom Elias vienne, allons ! Les événements en question tiennent dans quelques semaines entre Octobre et Janvier; précisément les premiers mois de la passerelle eh bien oui -: j’avais répondu trop vite positivement à une invitation à prendre un café « en dehors d’un cadre professionnel », je n’ai pas d’excuses avec le recul, l’expérience ne m’a pas servi pensez vous, c’est peut être vrai. Je traversais une période de colère, de doute, j’étais seul et fragile, oui adolescent si vous voulez. Passons rapidement sur l’aveuglement, sur la douceur et les blessures que je retrouve avec une certaine nostalgie. Ana est inspecteur des impôts, mariée bien sûr. vous voulez vraiment le savoir oui un mari flic m’a-t-elle dit; vous pensez que je n’ai pas vérifié

D’autres fois j’avais vu tellement de visage, de si près que j’en avais comme la nausée: alors seule la lecture me réconfortait des gens.

 

 

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