La Ronde # Janvier 2018 : Paysages

Merci Franck pour ce très beau texte pour la Ronde, tu aimes et tu connais si bien la peinture, et dans les échanges de nos blogs mon texte chez Hélène

Kaléidoscope hippocampique

J’aimerais que tu puisses le voir. Bien sûr il faut de la hauteur, une position dominante, un point de vue (version le lys dans la vallée). À l’horizon, une ligne mamelonnée de collines bleu gris au crépuscule, plus clair à l’aube mais qui, toujours, tranche avec l’éther. Il y faut du relief, des champs bien peignés alternent avec des forêts crépues qui tombent en cascades jusqu’à nos pieds. Une rivière court entre les courbes, semant un chapelet d’arbres bien alignés. Sur la droite, un donjon domine; de sa butte, une armée de bosquets déboule vers la vallée inondée de soleil. Au-dessus ronde le rapace au regard aigu.

À l’aplomb de la falaise qui porte le château, se cache l’orifice d’une grotte sous un rideau de ronces (version Casteret). Au sol, sous la voûte calcite, une jonchée d’os mêlés au gras d’un terreau noir et grumeleux protège les vestiges enfouis plus profondément d’autres présences. Ici, le silence est souverain. Le temps n’a plus de prise. Les dieux ont déserté les lieux depuis les premières aubes. On voudrait se lover dans une anfractuosité de la roche, sur un lit de sable roux en compagnie d’une partie de mandibule encore partiellement dentée. Là, avec une minérale attention, on ferait corps avec le squelette du paysage, cartilage costal d’un thorax vide où l’air n’est plus respiré. Plus loin, au fond de l’antre, c’est une ingurgitation par des parois humides et lisses qui se serrent, une reptation aveugle de lombric, le profond inconnu.

Au bout d’une éternité, aveuglé comme la taupe, on émergerait du rideau de ronces pour renaître au paysage (version Da Vinci). D’étranges montagnes ont surgi à l’horizon, abruptes se jetant dans une mer courte qui se termine vers nous en un littoral plat. Encore plus proche du regard, sur la gauche, un chemin serpente en S inversé, un peu grotesque, pour se perdre dans des bosquets. A la même hauteur, sur la droite, un pont enjambe une rivière qui court à la mer. Le buste repose sur le paysage comme sur un coussin couvert d’une tapisserie fanée. De toutes façons, les yeux sont trop rapprochés, l’arête du nez trop longue, la bouche trop étriquée, le paysage trop froid.

Fi du figurant (version de Staël), on tourne le regard vers Agrigente. Le ciel épais est rouge ou noir. Les triangles du paysage brûlent, jaune, violet, blanc, entrent en ébullition, se percutent et laissent des espaces entre les plans où tout devient possible.

Figuratif défiguré, figurez-vous, j’en vois qui n’accrochent pas. Certains sont plus carte postale, et c’est aussi acceptable (version souvenirs d’Islande). Un coeur de glace et de feu. La terre fume par endroits. Les animaux se résument à des moutons blanc ou noir vissés sur chaque flanc de montagne, parfois un trio tient un conciliabule hermétique dont n’émergent que des postérieurs clairs. De petits chevaux écoutent, sans bouger, le regard fixé sur l’horizon, le message crypté sur la portée des vents ou bien sont allongés de tout leur long, à faire le mort. Des oiseaux par milliers, le macareux au vol saccadé, bec arc-en-ciel et oeil en étoile noire, des cygnes aussi sauvages que des canards, des canards aussi gros que des oies, des rennes paraît-il, des baleines qui se voient, des poissons invisibles. Les plaines défoncées, à perte de vue, de lave figée, sont hostiles à toute marche, recouvertes d’une mousse vert pâle, les montagnes aux arêtes déchiquetées, et sur les pentes cultivables, des gazons impeccables saupoudrés de chamalow géants.

Vois-tu enfin? Une ondulation de plaines cultivées, impeccablement floue (version Richter). Au premier plan c’est vert humide et terre retournée. Sur la gauche, une autre sente serpente, discrète. Un camaïeu harmonieux de semis vert recouvre les vagues de champs jusqu’à l’horizon où émergent timidement d’autres collines bleutées. Le ciel est-il couvert, a-t-il déjà plu ou bien va-t-il bientôt pleuvoir? De la parfaite ordonnance du calme se dégage une bruine de tristesse, le souvenir flou d’une ballade de fin d’après-midi, un dimanche d’octobre, près de Coblence, en 1987.

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7 commentaires pour La Ronde # Janvier 2018 : Paysages

  1. lignesbleues dit :

    paysage en canevas ***

  2. parcours géologique (Norbert) ou pictural (Nicolas) : ensemble d’approches subtiles et réelles…

  3. jfrisch dit :

    un expert de la peinture, merci Franck ! dans ce siècle d’images électroniques, le coup de pinceau garde toute sa force

  4. A priori je n’aurais pas songé d’emblée à la grotte, à l’archéologie et à tant d’animaux et c’est très naturellement qu’ils arrivent et peuplent le paysage.

  5. J’aimerais entrer dans chacun de vos paysages Franck, Merci !

  6. Ping : La ronde de Janvier : Paysages | Promenades en Ailleurs (M.ChristineGrimard)

  7. Dom A. dit :

    Magnifique texte à la rencontre des accidents de terrain

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